Pêche aux petits poissons et grands dégâts : un quart de la pêche mondiale transformée en huile et farine !

La récolte de petits poissons sauvages pour fabriquer des farines et huiles principalement destinées à l'aquaculture (mais aussi pour l’élevage de porcs, poulets, chiens, chats...) a des «conséquences dramatiques» sur les écosystèmes marins et la sécurité alimentaire des pays en développement, d’après une étude publiée par l’ONG Bloom. Pourtant des solutions existent.

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© Bloom association

Est-il bien raisonnable de réduire en farine et en huile des quantités astronomiques de poissons sauvages comme les sardines, anchois, harengs, sprats ou maquereaux, dans le seul but de nourrir ceux d’élevage... et même les porcs, volailles, visons ou animaux domestiques qui ne mangent normalement pas de poisson ?

Absolument pas, répond l’ONG Bloom dans un rapport publié mardi (et résumé en français ici : Peche minotiere grand public (1.17Mo), accompagné d’un article scientifique paru dans Fish & Fisheries qu’elle a cosigné avec l’Université de Colombie-Britannique à Vancouver (Canada). Pire, cela a même des «conséquences dramatiques» sur le fonctionnement des écosystèmes marins et constitue une «grave menace» pour la sécurité alimentaire des populations littorales des pays pauvres.

Le développement massif de cette pêche dite minotière, explique ce rapport, résulte de la surexploitation des stocks de poissons «traditionnels» et «nobles», autrefois très abondants, comme le cabillaud.

Après avoir vidé les océans de ces espèces, la pêche industrielle a jeté son dévolu sur d’autres, plus petites et moins prisées des consommateurs occidentaux, pour les transformer en farine et huile destinées à nourrir ces mêmes espèces «nobles», non plus sauvages mais élevées.

L’aquaculture a ainsi été promue comme un moyen de diminuer la pression sur les populations de poissons sauvages et de combler l’écart entre une demande mondiale de produits de la mer en pleine expansion et la chute des captures dans le milieu naturel. Résultat, une explosion de la production aquacole mondiale à partir des années 90, à tel point que près de la moitié des poissons consommés par l’humanité proviennent aujourd’hui de l’aquaculture.

Saumons, daurades, thons, bars, cabillauds mais aussi d’autres espèces carnivores comme les crevettes géantes tropicales dont raffolent les Occidentaux engloutissent l’essentiel des farines et huiles produites par la pêche minotière.

Mais les espèces herbivores comme les carpes sont elles aussi de plus en plus nourries ainsi, car «les producteurs asiatiques se sont rendu compte qu’en leur donnant de la farine de poisson, elles se développaient plus vite et avaient meilleur goût», remarque Frédéric Le Manach, directeur scientifique de Bloom et coauteur de ce rapport intitulé «Le côté obscur de l’aquaculture».

«Spirale infernale»

Au total, en 2008, environ 57 % de la production mondiale de farine et d’huile de poissons était destinée à l’aquaculture - et en croissance -, 22 % au secteur porcin, 14 % au secteur avicole, le reste aux animaux domestiques et à ceux élevés pour leur fourrure. Depuis 1950, un quart des captures mondiales de poissons sauvages a été réduit en farine et huile, soit 18 millions de tonnes par an en moyenne.

Or 90 % de ces prises ainsi cuites, pressées, séchées et moulues, dont une bonne partie est perdue dans le processus (les farines et huiles produites ne représentent que 25 % du poids initial), sont «parfaitement comestibles» directement par l’homme, insiste le rapport. Les petits poissons pélagiques que sont les sardines, anchois, harengs ou maquereaux ont d’ailleurs toujours été consommés de la sorte. Et ils constituent encore une composante essentielle de l’alimentation des pays côtiers en développement.

Mais «dans leur quête insatiable de ressources à capturer, les navires de pêche ont étendu leurs activités aux eaux lointaines des pays en développement, où ils sont entrés en concurrence directe avec les pêcheries vivrières locales, ce qui constitue une grave menace pour la sécurité alimentaire», dénonce Bloom. Les conséquences de la pêche minotière intensive sont aussi «dramatiques» pour les écosystèmes, car elle cible les premiers échelons de la chaîne alimentaire marine, des «poissons fourrages» indispensables à de nombreux prédateurs (marlin, thon, cabillaud, oiseaux de mer et mammifères marins).

Les quantités pêchées sont telles que ces petits poissons viennent eux aussi à manquer et que la pêche minotière est désormais prise dans une «spirale infernale». La voilà contrainte de cibler de nouvelles espèces comme le sanglier de mer ou le capelan, de pêcher toujours plus profondément (notamment les petits «poissons lanternes») ou plus loin et encore plus en amont de la chaîne alimentaire (par exemple le krill en Antarctique).

Pour Bloom, la pêche minotière est contraire au code de conduite pour une pêche responsable établi par l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). Celui-ci stipule en effet «expressément» que la pêche doit contribuer à la sécurité alimentaire et que la transformation en farine et huile de petits poissons doit être limitée aux espèces non consommables comme les lançons, souligne l’ONG.

Et de s’interroger : «Est-il éthique d’éliminer les poissons d’un endroit où ils sont nécessaires pour créer moins de protéines - mais davantage désirées - dans un autre endroit déjà largement suralimenté ?» «Il nous semble absurde de réduire en poudre une ressource sauvage pour "créer" du poisson d’élevage plutôt que d’essayer de gérer correctement nos pêches», ajoute Frédéric Le Manach.

Au passage, Bloom critique vivement les labels de «pêche durable» Marine Stewardship Council (MSC, qui certifie 7 % de la pêche minotière mondiale) et d’«aquaculture durable» Aquaculture Stewardship Council (ASC), tous deux créés par l’organisation WWF, n’hésitant pas à parler de «greenwashing» et demandant une interdiction de la certification de ce type de pêche.

«Non seulement les conséquences écosystémiques de cette pêche sont énormes, mais quand on prend en compte l’aspect sécurité alimentaire ou le fait que ce sont souvent d’énormes bateaux-usine qui sont actifs, on voit très mal comment les critères sociaux ou économiques que le terme "durable" devrait inclure pourraient être atteints», insiste Frédéric Le Manach qui pointe plusieurs «gros conflits d’intérêts» dans l’attribution du label MSC, notamment le fait que les cabinets d’audit qui certifient «sont choisis et rémunérés par les pêches candidates [au label]».

Le scientifique souligne que, de façon générale, «l’opacité règne en maître» dans l’industrie de la pêche minotière. «Surtout en ce qui concerne les flottes non-UE, notamment russes et chinoises. On n’en connaît pratiquement rien, alors qu’il s’agit de très gros acteurs, par exemple en Afrique de l’Ouest».

L’Union européenne est relativement peu présente dans la pêche minotière. Principalement pratiquée par le Danemark, elle n’a compté que pour 12 % du total des captures de l’UE depuis 1950. Mais elle pourrait et devrait montrer l’exemple, estime Bloom. «Il n’est pas trop tard pour l’Europe, qui commence tout juste à développer son propre secteur aquacole, d’ouvrir la voie vers une aquaculture vraiment durable, socialement et environnementalement», veut croire le rapport.

Cercle vertueux

De fait, déjà, «les Européens changent leurs pratiques», observe Le Manach. Les sous-produits du traitement des poissons (arêtes, têtes, queues des espèces «nobles») sont ainsi de plus en plus utilisés pour faire de la farine ou de l’huile.

«Il y a de telles usines en France, par exemple Bioceval à Concarneau», indique le scientifique. Qui voit aussi une «grosse tendance positive» dans le fait que les aliments pour l’aquaculture, «au moins en Europe, contiennent beaucoup moins de poissons sauvages que par le passé».

En plus de demander au secteur agricole d’arrêter de nourrir porcs et volailles avec des farines de poissons - l’UE les a déjà interdites pour les ruminants en 2001, à l’exception des jeunes animaux -, le rapport recommande de «développer d’urgence» des «solutions circulaires» pour rendre l’aquaculture durable.

Bonne nouvelle : elles existent. Il s’agirait par exemple de s’inspirer de l’aquaculture traditionnelle chinoise, apparue voilà des millénaires. Désormais largement oubliée, y compris dans ce pays qui compte pour 50 % de la production aquacole mondiale, elle consiste pourtant en un cercle vertueux basé sur la collaboration entre végétaux et poissons. Ces derniers se nourrissent des déchets de l’agriculture (par exemple dans les étangs et rizières) et leurs déjections fertilisent les plantes en retour.

Bloom évoque aussi une autre piste : la fabrication de farines protéinées à partir d’insectes. Ce qui permettrait, au passage, d’éviter de remplacer les farines de poissons par d’autres sources «problématiques» de protéines et matières grasses, comme le soja ou l’huile de palme dont la culture intensive ravage les forêts équatoriales.

Pour nourrir les larves d’insectes, l’ONG cite deux solutions «intéressantes» : utiliser les déchets organiques et invendus alimentaires de la grande distribution, mais aussi… le sang récupéré dans les abattoirs.

Les associations végétariennes ne risquent-elles pas d’accuser Bloom de soutenir un modèle «viandard» ? «Cela pourrait bien sûr être controversé, répond Frédéric Le Manach, mais "recycler" du sang pour produire des insectes destinés à nourrir les poissons est plus optimal que la pratique actuelle. Soyons réalistes, l’alimentation de saison, en circuit court, provenant de la permaculture, sans déchet et à 90 % végétarienne, ce n’est pas pour demain. Il faut donc trouver des solutions pour minimiser notre impact.»

En attendant, que peuvent faire les consommateurs ?

L’idéal, pour Bloom, est de réduire notre consommation de poissons carnivores d’élevage, de porcs et de volailles. En grandes surfaces, l’ONG invite à choisir «dans la mesure du possible "Le porc français" et les volailles "Label rouge", dont l’alimentation est 100 % végétale».

En précisant toutefois que ce dernier label «ne garantit aucunement l’absence de farine de poisson dans l’alimentation des ses truites, saumons, etc.» Quid du label bio ? «C'est comme le Label rouge, il garantit une alimentation 100 % végétale pour les poulets mais pas pour les poissons, explique Le Manach. Les truites ou saumons bio sont nourris avec du poisson sauvage comme les non-bio, mais la part végétale de leur alimentation doit être bio. Il y a aussi des normes plus strictes pour la qualité de l’eau, la densité d’élevage, l’utilisation d’antibiotiques…» Et de préciser que le label «Le porc français» «garantit aussi une alimentation végétale, mais c’est tout. On peut donc y trouver du soja brésilien», souvent OGM et bourré de pesticides.

Sans militer pour le végétarien, insiste le scientifique, Bloom «prône quand même une diminution drastique de la consommation de protéines animales et bien sûr la valorisation des produits artisans, locaux, en circuit court et de saison. C’est pour nous la seule solution».

Coralie Schaub – Libération - http://www.liberation.fr/futurs/2017/02/13/peche-aux-petits-poissons-et-grands-degats_1548256?utm_campaign=Echobox&utm_medium=Social&utm_source=Twitter#link_time=1487017760  

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