Le Sri Lanka ressuscite ses mangroves

Quand Justin Fernando était encore gamin, pêcher était un jeu d’enfant. En une seule journée, il pouvait sans difficulté revenir à la rive, sa barque chargée de vingt kilos de poisson. Mais il a vu l’environnement se dégrader au cours du dernier quart de siècle et ses filets se vider en conséquence.

5111206 6 5579 dans la mangrove pres de chilaw au sri lanka

Dans la mangrove, près de Chilaw, au Sri Lanka, fin mars. © Chiara Goia pour "Le Monde"

Il y a une douzaine d’années, il rapportait encore dix kilos par jour passé sur l’eau. Aujourd’hui, seulement cinq. A 63 ans, loin de désespérer, il compte bien assister à un rebond de cette courbe, vitale pour sa famille. «Le poisson commence déjà à revenir», se félicite M. Fernando.

Depuis son terrain, il n’y a que quelques pas pour parvenir au lagon. Sur les rives, la mangrove dresse ses feuilles d’un vert vif puis plonge ses branches tenta­culaires vers le fond. Le Sri Lanka espère sauver cette zone tampon entre l’océan et les terres, massi­vement sacrifiée au développement économique, après avoir pris conscience de ses vertus.

Élu en janvier 2015, l’actuel président de l’île, Maithripala Sirisena, a fait de l’environnement une priorité. Le pays se distingue par sa pléthore de ministères, des noix de coco au sucre en passant par les jardins botaniques, mais M. Sirisena a gardé celui de l’environnement pour lui-même, afin de suivre la question de près.

Son pays a réalisé le rôle des mangroves de manière tragique ce jour de décembre 2004 où les vagues dévastèrent ses villages comme ceux de Thaïlande et de Sumatra. Le bilan s’éleva à plus de 30 000 victimes sur l’ancienne Ceylan. «Les mangroves sont la défense de la nature contre les tsunamis», écrivait M. Sirisena sur son compte Twitter en juillet 2016. Il a classé l’ensemble des mangroves du pays en zone protégée.

2017 04 18 10h11 33

Un an après la catastrophe, l’Union internationale pour la conservation de la nature avait produit une étude comparative sur deux villages du sud de l’île. À Kapuhenwala, protégé par 200 hectares de dense mangrove laissée intacte, le tsunami n’avait tué que deux personnes. À Wanduruppa, où elle avait été saccagée pour laisser place à des projets piscicoles et touristiques, les flots emportèrent près de 6 000 habitants.

La mangrove n’est pas que cette barrière protectrice, elle a également des propriétés inégalées en matière de séquestration des gaz à effet de serre, car sa biomasse est deux fois plus dense en moyenne que celle des forêts tropicales.

Surtout, elle est une nurserie pour la reproduction des ­pois­sons, crabes et crevettes. «On ne savait pas tout cela avant, dit ­Justin Fernando, pointant du doigt la hutte qui lui servait de ­logement avant qu’il n’ait une maison en dur. On coupait le bois de la mangrove pour construire nos habitations.»

S’il est devenu à son tour un fervent protecteur de cet écosystème, c’est grâce à une organisation citoyenne, Sudeesa, qui travaille auprès des pêcheurs des lagons du pays. S’appuyant sur un financement de l’ONG californienne Seacology, elle espère bien garantir la survie des 8 800 hectares de mangrove subsistant dans le pays et ­replanter en cinq ans 3 900 hectares passés à la machette.

Une des difficultés de l’opération consiste à choisir les propagules d’espèces compatibles avec les variations climatiques constatées d’une région à l’autre. Le Sri Lanka a répertorié sur son sol 32 des 70 espèces de mangrove identifiées sur la planète. Rien que sur le lagon de Chilaw, on en compte 17. Cette multitude de variétés rend la gestion de la pépinière de Sudeesa particulièrement complexe.

Volontaires pour replanter

Sur l’ensemble du pays, Sudeesa mobilise ainsi 15 000 familles de pêcheurs. Il faut d’abord les ­convaincre de suivre cinq journées de sensibilisation sur la mangrove, son fonctionnement et les ressources qu’elle protège. Puis ils deviennent à leur tour les gardiens bénévoles de cette zone qui les fait vivre, dissuadant le reste de la communauté d’en couper les branches. Ils sont mêmes volontaires pour consacrer quelques jours par an à replanter.

Pour inciter ces foyers, Sudeesa leur attribue en parallèle des microcrédits. Une voisine de M. Fernando, Nadarajah Wasanti, 45 ans, explique cette économie qui les motive : en un peu moins d’un an, sa famille a pu faire l’acquisition d’un nouveau filet.

En ce début de matinée, son mari, Nimal Pushpakumar, est déjà debout sur sa barque à relever ses filets. Alors que la ville proche s’éveille à peine, il enfourche son vélo pour aller vendre son poisson sur le marché. «Sans mangrove, le poisson ne se reproduisait plus, constate Mme Wasanti. Il faudra ­encore trois ou quatre années pour revenir à des volumes permettant de vivre correctement.»

«Jusqu’à un tiers des mangroves du pays avaient été détruites», regrette Douglas Thisera, directeur de la conservation de Sudeesa. Il n’y a pas à chercher bien loin pour trouver l’explication de ce rapide recul : à deux pas de la famille de Justin Fernando, une ferme industrielle de crevettes déverse ses eaux chargées de déjections animales et d’antibiotiques, polluant les eaux de la mangrove lors de la saison des pluies. La croissance économique mondiale des dernières décennies s’est accompagnée d’une hausse de la consommation de crevettes, incitant à détruire les mangroves pour y développer des bassins d’élevage intensif.

Plus au nord, d’autres facteurs ont pesé contre ces forêts des lagons : durant un quart de siècle, jusqu’à la sanglante offensive finale de 2009, l’armée régulière sri-lankaise a combattu la guérilla des Tigres de libération de l’Eelam tamoul. Les rebelles trouvaient dans les mangroves des endroits où se cacher, l’armée n’hésitait donc pas à les détruire.

Le conflit s’est achevé dans un bain de sang il y a huit ans, et la construction d’exploitations piscicoles industrielles a été interdite dans ces zones protégées, mais de nouvelles menaces planent désormais, à commencer par l’intérêt croissant des touristes pour la «perle de l’océan Indien». La construction de nouveaux resorts nécessite généralement de bétonner les lagons pour ne conserver que l’accès aux plages de sable blanc.

Dans son village aux rues ensablées entre les rives du lagon et la plage, Mery Jeanat Rathugamge, 58 ans, a bien compris l’intérêt qu’il y avait pour sa famille de pêcheurs à se transformer en véritables «rangers» des mangroves. «Dès que l’on voit quelqu’un tenter de couper des branches, on lui dit d’arrêter tout de suite», déclare-t-elle fièrement. La plupart du temps, cette dissuasion n’est pas nécessaire : ses voisins ont tous compris que protéger la mangrove garantissait les moyens de leur propre survie.

Harold Thibault - © Le Monde - http://www.lemonde.fr/planete/article/2017/04/14/le-sri-lanka-ressuscite-ses-mangroves_5111208_3244.html#X75Bi2LveUP7oE3f.99

Ajouter un commentaire

Code incorrect ! Essayez à nouveau