«Le thon, la brute et le truand»

Le rouleau compresseur de la demande en thon rouge du Japon a porté le coup de grâce à la mattanza, pratique de pêche ancestrale en Sicile. Le thon, la brute et le truand, documentaire de Vincent Maillard, emmène de la Sicile, ambiance western, au Japon, où la modernité prend le pas. La violence se fait alors plus discrète.

Extrait thon brute et truand

La mattanza sur l’île de Favignana, en 1991. Une tradition perdue. (Capture d’écran de «Le thon, la brute et le truand»)

Ce reportage (53 minutes) diffusé mi-novembre sur France 2, hélas tardivement, a été présenté mi-mars au festival Pêcheurs du monde, et peut désormais être vu sur Youtube. Vincent Maillard avait filmé la mattanza sur la petite île de Favignana, en 1991, pour Envoyé spécial.

Cet enchevêtrement de filets fixes, les madragues, piégeait les thons rouges lors de leur migration de l’Atlantique à la Méditerranée, jusqu’à leur mise à mort collective, musclée, saignante, spectaculaire. Clemente, Gioacchino et Benito crevaient alors l’écran, dignes des grands films de Sergio Leone. Cette tradition d’un millénaire nourrissait toute une population.

Apprenant sa disparition, Vincent Maillard est revenu voir ces pêcheurs siciliens, 22 ans après. Toujours de vraies gueules, mais avec quelque chose de héros déchus, qui se nourrissent de leur passé. Ils figurent déjà dans un musée. Il y a bien un projet de faire renaître la mattanza, mais le savoir-faire n’est plus transmis…

L’impératif du rendement immédiat

Comment la tradition s’est-elle perdue ? Décryptage avec l’intensification de la pêche au thon rouge, par les thoniers senneurs méditerranéens, désormais très encadrés.

Le film montre l’embouche des thons en cage (15 kg de poissons fourrage pour produire 1 kg de thon), où ils sont abattus discrètement. Et la folle consommation japonaise qui donne le la sur ce marché, avec des restaurateurs se donnant en public dans la découpe d’une bête achetée à prix d’or.

Le Japon peaufine son élevage, seul à maîtriser tous les stades de la reproduction et de la croissance de l’animal. La volonté de contrôler la nature atteint son paroxysme avec les as de la sélection génétique de l’université de Kimki, qui fabriquent le thon rouge de demain, végétarien…

Ce film, explique l’auteur, décrit le bouleversement de notre relation à la mer, qui «se définit de moins en moins par les récits, et de plus en plus par des bilans comptables». La culture de la mattanza a été sacrifiée par l’impératif du rendement immédiat. L’exploitation économique «a rompu le lien charnel entre l’homme et le grand poisson fuselé».

C’est aussi une réflexion sur la violence. Barbare, la mattanza ? Il y a la violence «qu’on voit, que l’on ritualise et celle qu’on cache, qu’on ignore, souligne Vincent Maillard. Pour un poisson qui fait chaque année le tour de l’océan Atlantique, l’enfermement à vie dans une cage de 20 mètres de diamètre est-il moins cruel qu’un risque de capture sporadique ?» D’autant que dans ces cages où les thons sont serrés comme des sardines, la mortalité due aux collisions est de 50%...

Le thon la brute et le truand

© Le Marin

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