Les nouveaux mammifères marins du Canada

Dans l’ouest du Canada, des loups écument les plages de l’océan Pacifique. Plus petits que ceux des terres intérieures, ils nagent, chassent et se régalent de saumons.

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Poussé par la curiosité, un loup interrompt son repas pour examiner un objet à moitié immergé : l’appareil du photographe. © Paul Nicklen

«Vous vous sentez en veine ?», me crie McAllister. Nous nous tenons sur une minuscule île boisée, à 13 km à l’ouest de la Colombie-Britannique continentale. Un chapelet de milliers de rochers battus par les tempêtes et couverts de phoques s’étend entre la province occidentale canadienne et le Japon.

Les rafales emportent ma réponse. De toute façon, McAllister a déjà pris sa décision. Ce défenseur de l’environnement, photographe et dompteur de loups, s’installe à hauteur de la ligne de bois flotté blanchi apporté par la marée. Je l’imite. Un banc de gravier long d’une centaine de mètres relie notre îlot à un autre, dont nous scrutons les épicéas de Sitka et les cèdres tordus vert et or, les varechs vésiculeux et les zostères. Tout à coup, la chance nous sourit.

La silhouette émaciée d’un loup émerge des gaulthéries et descend vers la plage en face de nous. Avec son museau, il renifle les zostères. Il pose une patte sur quelque chose – un saumon mort ? –, le déchire avec les dents. Un second loup apparaît soudain à côté du premier. Les deux se touchent le museau, se tournent vers le banc de gravier, et se fraient un chemin dans notre direction entre les mares d’eau de mer.

Dans notre imaginaire, les loups poursuivent des caribous à travers la toundra ou traquent les moutons égarés. Ces carnivores chassent aussi le chevreuil, l’orignal, la chèvre de montagne et tout ce qui court sur des sabots. Sauf ici. Dans la zone littorale de la Colombie-Britannique, des générations entières de loups n’ont jamais vu ni chèvre ni orignal – ni chevreuil, parfois.

Essor ou déclin, débats sur la gestion des populations : les loups font la une des médias de l’ouest des États-Unis et de ceux d’Europe depuis des décennies. Ils ont été scrutés, décrits, vilipendés, glorifiés. À croire que nous savons tout ce qu’il y a à en savoir. Pourtant, hormis Homo sapiens, peu de mammifères sont plus adaptables ou possèdent un habitat plus diversifié que Canis lupus. Et les loups des littoraux de Colombie-Britannique semblent uniques. Chris Darimont, de la Raincoast Conservation Foundation, qui les étudie en détail depuis plus de dix ans, les qualifie allègrement de «mammifères marins les plus nouveaux du Canada» – nouveaux pour la science, s’entend.

Les deux loups que nous observons sont maintenant à mi-chemin du passage entre les îlots. Ils s’avancent à pas mesurés. Celui de droite est presque blanchi par l’âge. «Une femelle alpha [dominante]», s’exclame McAllister. La fourrure sur son visage a l’air usée jusqu’à la trame, telle une vieille peluche d’enfant. L’autre, un mâle alpha, est un adonis : un pelage fauve aux longs poils et aux extrémités noires. Les loups atteignent notre plage. Plus proches. Plus gros. La matriarche s’arrête, lève les yeux. Elle émet un grognement sourd, hostile, puis disparaît en haut de la plage. L’adonis lève la tête, se redresse, me fixe de ses yeux couleur d’ambre, et continue à marcher – lentement, avec assurance. Il ignore McAllister et se dirige droit vers moi.

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Mieux que la viande. Un loup peut avaler un saumon en entier, mais se contente souvent de la tête, très nutritive. Le saumon contient plus de protéines et de matières grasses que le chevreuil. © Paul Nicklen

Exposée à la fureur du Pacifique, la lointaine côte de Colombie-Britannique est méconnue de la plupart des Canadiens. À vol d’oiseau, elle s’étire sur 400 km. Mais les glaciers ont creusé ici des fjords profonds lors de la dernière période glaciaire, découpant un labyrinthe escarpé et une ligne côtière fracturée. Des courants océaniques glacials et riches en plancton baignent le littoral, nourrissant une vie extraordinairement abondante dans l’eau (baleines, oiseaux, saumons, lions de mer, phoques) et sur la terre (ours bruns et noirs, dont la superbe variante blanche de ces derniers, l’ours esprit).

Les conifères d’une forêt pluviale tempérée et noyée de brume, celle du Grand Ours, recouvrent toute la région littorale, de la ligne des hautes eaux au sommet de la chaîne Côtière. Cette zone de 65 000 km2 (une fois et demie la Suisse) est l’une des plus vastes du genre dans le monde.

Au début des années 2000, Ian McAllister et Paul Paquet, un biologiste canadien, y ont vu avec étonnement des loups des zones côtières se nourrir de saumon. Avec le soutien des communautés des Premières Nations, ils ont recruté Chris Darimont, un étudiant en cycle supérieur. Celui-ci a enquêté sur le territoire des Heiltsuks, sur la côte centrale – soit un tiers d’eau et, pour le reste, une terre extrêmement abrupte, quasi dépourvue de routes, avec d’épais bois de cèdres et d’épicéas de Sitka gigantesques.

«Nous avons ramassé de la crotte», me dit Darimont, ainsi que des poils. Ceux-ci offrent de véritables bases de données sur le territoire, le sexe, le régime alimentaire, la génétique et d’autres facteurs. «Les loups défèquent dans des endroits spécifiques, et non au hasard comme le chevreuil. Et ils utilisent des couloirs de déplacement très fiables.» Leurs glandes anales ajoutent aux excréments des dépôts huileux, délivrant ainsi des messages destinés aux autres loups. Ils préfèrent laisser leurs traces de façon ostensible, en particulier à l’intersection des sentiers, là où ces messages auront le plus de chances d’être lus.

«Je mettais un VTT dans un bateau, raconte Darimont, puis je filais sur un chemin forestier ou un sentier emprunté par du gibier, et passais dix heures épuisantes à la chasse à la crotte.»

Dix ans, environ 5 000 km, 7 000 échantillons (stérilisés, lavés, ensachés, étiquetés, puis entreposés dans le sous-sol de la maison de sa mère) et des blagues scatologiques plus tard, les fèces ont commencé à parler. Et ont confirmé ce que nombre d’autochtones savaient déjà : les loups côtiers mangent du saumon. En période de reproduction, le poisson représente jusqu’à un quart de leur régime alimentaire.

Des loups peuvent passer toute leur vie sur des îles qui n’offrent ni migrations de saumons ni chevreuils.

Mais le plus étonnant était ailleurs. Paquet et Darimont supposaient au départ que les loups côtiers rencontrés sur les îles étaient des loups normaux se déplaçant entre les îles et le continent, et qui poussaient plus avant quand les chevreuils venaient à manquer. Au lieu de cela, il s’est avéré que des loups peuvent demeurer toute leur vie sur des îles périphériques où les migrations de saumons ne passent pas et n’abritant que peu de chevreuils, sinon aucun.

De plus, ces loups ont tendance à s’accoupler avec d’autres insulaires plutôt qu’avec des mangeurs de saumons. Et ils écument les plages. Ils dévorent des bernacles. Engloutissent les oeufs gluants que les harengs déposent sur le varech. Se régalent de baleines échouées. Nagent dans l’océan et se hissent avec agilité sur les rochers pour se précipiter sur les phoques en train de se prélasser au soleil. Selon Darimont, «jusqu’à 90 % de l’alimentation de ces loups provient directement de la mer».

Encore plus extraordinaires sont les exploits des loups en matière de natation. Ils parcourent fréquemment des kilomètres dans l’océan. En 1996, des loups sont apparus sur les îles Dundas. C’était la première fois, à en croire la très ancienne mémoire collective du peuple tsimshian. Or ces îles se situent à 13 km de la terre la plus proche.

D’après Paquet, ces types de loups côtiers ne constituent pas une exception, mais plutôt un vestige. «Il ne fait guère de doute que ces loups vivaient également autrefois le long de la côte de l’État de Washington, d’où les êtres humains les ont chassés. Ils continuent cependant à peupler les îles du sud-est de l’Alaska, où ils sont fortement persécutés.» Quant à la Colombie- Britannique, la chasse au loup y est quasiment libre. Mais les vastes forêts où les routes sont plus que rares, la faible densité de population humaine et l’implantation de communautés des Premières Nations sur le littoral font que les chances de survie des loups de la forêt du Grand Ours semblent bien meilleures que celles de leurs congénères du sud-est de l’Alaska.

Projet d’oléoduc, terminaux gaziers en chantier : le spectre de la marée noire de l’Exxon Valdez hante nombre d’habitants.

Ces perspectives pourraient bien changer. Un projet controversé, les Northern Gateway Pipelines, vise à amener un double oléoduc depuis les sables bitumineux de l’Alberta jusqu’à un nouveau terminal, dans un fjord du nord de la province, via la chaîne Côtière. Tournant à plein régime, cette installation pourrait faire passer un pétrolier presque chaque jour à travers le périlleux passage vers la côte.

En parallèle, de multiples terminaux ont été mis en chantier pour acheminer le gaz naturel liquéfié des champs de fracturation du Canada. Ce qui promet encore plus de navires-citernes dans les eaux locales. Le spectre de la marée noire de l’Exxon Valdez, survenue en 1989 dans la baie du Prince-Williams, en Alaska, hante encore beaucoup d’habitants de la côte. Faisant preuve d’une rare unanimité, des dizaines de groupes des Premières Nations se sont officiellement élevés l’année dernière contre le projet des Northern Gateway Pipelines. Auront-ils le poids nécessaire pour l’arrêter ?

«Nos Nations sont les gardiennes de nos terres depuis des temps immémoriaux, déclare Jessie Housty, un jeune membre du conseil tribal heiltsuk, activement opposé au projet. Les Northern Gateway ne peuvent pas changer 10 000 ans et plus de protection.»

Le loup s’approche encore. Plus près. Plus gros. Je jette un oeil à McAllister. Son visage reste impassible. A-t-il apporté le gaz poivré ? Je ne crois pas. Je passe mentalement en revue ce que je sais sur les loups. Doit-on les regarder dans les yeux ? L’animal est maintenant à 6 m de moi, et il continue à avancer.

Il me regarde fixement. Fixement. Puis, comme surgi des vagues, un troisième loup émerge de sous le bois flotté, juste devant moi. C’est un jeune, une réplique de l’adonis en plus roux. Il écrase une joue contre celle du mâle, poussant des gémissements extatiques, enfouissant son visage par-dessous dans une démonstration d’affection exubérante. Pendant un instant encore, le regard de l’adonis demeure rivé au mien. Alors il se tourne pour saluer le jeune animal enjoué. Celui-ci marche d’un pas tranquille vers l’eau et se couche sur le sable.

Tandis que je le suis des yeux, le mâle alpha disparaît. Et, tout aussi soudainement, il réapparaît sur ma gauche, sous le vent, sur mon morceau de bois flotté. Je retiens mon souffle. Il hume l’air. Me transperce de ses yeux. Puis il se désintéresse brusquement de notre échange. Il descend vers la plage, se couche près de sa progéniture et contemple l’océan Pacifique sauvage et gris, d’où vient la nourriture.

Susan McGrath – © National Geographic - http://ht.ly/3iWL3017Zs7

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